Quelques notes, quelques mots. Le charme opère, immédiat. Mélancolique et apaisante, la voix de Gabriel Yacoub vous prend par la main et vous accompagne de chanson en chanson sans jamais vous abandonner. Immergés dans la douceur de son univers, amicalement invités, une fois rentrés, nous nous y sentons instantanément à l'aise, chez soi. Au-delà des règles édictées par les modes et les maisons de disques, Gabriel Yacoub poursuit son bonhomme de chemin en pleine liberté créatrice (et en pleine possession de ses moyens). Plus encore, après avoir monté son propre label Le Roseau, il fait ce qu'il veut, ne se laissant guider que par sa sensibilité, se contentant d'être lui et c'est probablement ce qui le rend si précieux. Sept ans après "Yacoub", il nous revient avec un "De la nature des choses" aux mélodies lancinantes et aux textes marquants, avec pour compagnons, sa voix, ses cordes (guitare et mandoline essentiellement), ses paysages sonores et ses deux plus fidèles complices, Yannick Hardouin à la basse et au piano et Gilles Chabenat à la vielle.
Autre choix extrêmement judicieux, la présence d'un quatuor de cuivres, comme un petit orchestre de chambre, en ajoute à l'unité de l'album et offre cette atmosphère intime si particulière à ce beau voyage. "De la nature des choses" reproduit le miracle de ce superbe album épuré qu'était "Bel". Plus que de raconter des histoires, Gabriel Yacoub transmet des climats, des pensées en volutes sur le sens de la vie et c'est ce qui fait de lui avant tout un vrai poète. "Pour revenir de tout il faut pourtant y être allé" : la première phrase de "De la nature des choses" résume à elle seule tout l'état d'esprit de ce nouvel opus, porté à la fois par une douce amertume et cette foi dans le bonheur, ce désir de trouver son chemin en soi. Dans cette vie hasardeuse et tâtonnante on se raccroche à cette intensité de l'instant qui nous saisit de temps à autre, ce bonheur fragile qu'on a tendance à oublier alors qu'il est toujours présent même par éclairs, par moments fugaces : un sourire, un coup de vent, un baiser, une discussion nocturne dans un bistrot ou un frémissement de peau, Yacoub parvient à saisir ce qui échappe si souvent, à retranscrire l'intraduisible. Si dans "Le café de la fin du monde", Yacoub évoque cette sensation d'entre-deux qui peut vous étreindre dans un bistrot perdu au milieu de nulle part, moments flottants, envolés, au-delà d'une ambiance à la Jean Ray, il parvient par l'inquiétante étrangeté à transmettre la sensation même de vie qui passe, et d'individu nomade dans sa propre existence : « C'est là qu'on imagine, que le monde a un bout, comment peut-il en être autrement ».
C'est avec exaltation que Gabriel Yacoub partage avec l'auditeur ses hantises, son rapport à la vie et à sa compréhension, parvenant à merveille à transmettre ses interrogations et à susciter les nôtres : "Je ne comprends pas mieux, j'aurais grand fort à faire, mais je suis plus heureux". Nul doute qu'entre chanteur et poète, il a fait son choix, comme en témoigne cet aveu à peine déguisé de "Un jour je me suis fait poète", évocation de ce sacerdoce, entre narcissisme et pudeur, et dans lequel il évoque ce désir devenu nécessité, cette aspiration à métamorphoser son moi par des mots, à se dévoiler, mais également cette aspiration à partager. Car ce qui frappe chez Yacoub, c'est cette générosité, ce regard porté sur l'autre. Chose nouvelle dans son ouvre, comme s'il était parvenu à une certaine maturité pour se l'autoriser, ou bien peut-être par simple nécessité du présent vécu, deux chansons plus engagées émergent de l'album. "Il aurait dû" s'adresse directement à Bush sous la forme d'une imprécation poétique et plaintive qui imite la tradition des "hollers" des Apalaches "un mode que les occidentaux ont oublié depuis bien longtemps". Il y évoque également ses origines orientales et la spiritualité de cette culture. "Le bois mort", quant à lui, sorte de protest song, plus folk, à l'américaine, reflète sa colère et son inquiétude face à la façon dont on traite aujourd'hui les gens ordinaires et plus particulièrement dans les campagnes. Yacoub paraît désormais intégré à son temps et à ses problématiques, mais avec la distance nécessaire pour éviter de tomber dans la démonstration.
Sa vision du destin ressemblerait à celle d'un arbre, partagé entre ses racines - qui le consolident, l'ancre dans sa vie comme dans la terre - et son aspiration à s'élever vers l'avenir. Ce sont les bribes de bonheur saisies au vol qui donnent son sens à la vie. "Un des deux en l'air, l'autre pied dans la porte/ ce qui restera de tout ce qu'on emporte" chante-t-il dans le magnifique "Un des deux en l'air" évoquant les traces indélébiles laissées par son enfance parisienne. Gabriel Yacoub poursuit dans ses textes cette quête des "choses les plus simples". Comme le leit-motiv de son ouvre, le passé révolu, la nostalgie des souvenirs afflue, et la manière dont ils consolident le présent, baignent ce nouvel album. « Souvenirs bavards, souvenirs buvards, chassent en négatif à rebrousse vie, les griffes du temps à l'envers ». Dans cette exigence du verbe et la manière dont la mémoire ne cesse d'interférer et de bâtir, l'univers de Yacoub pourrait parfois se rapprocher de celui d'un Dominique A.
Musicalement, il enchaîne des refrains magiques, des mélodies cristallines qui trottent dans la tête. Si héritage de Malicorne il y a dans "De la nature des choses", c'est probablement dans ce sens du refrain vigoureux, cette grandeur de la poésie intemporelle de type nervalien entre romantisme et chanson populaire. Ainsi dans "Elle disait" : « Elle disait, ne me donnez pas ce que je ne pourrai pas vous rendre, mais donnez moi ces fleurs nouvelles qui reviennent avec le printemps ». Yacoub parvient à la gageure d'une jonction du traditionnel et de la création, pour un son qui reste singulier, unique et intemporel. On y trouve parfois des complexités musicales insoupçonnées, de certaines réminiscences de Satie dans "La bougie" aux splendides effets disruptifs de "La belle anversoise" qui semble réinventer la chanson à boire avec ses changements de rythmes et de tonalités, ses harmonies aussi fragiles que l'esprit sombrant dans le somnambulisme des nuits blanches et des vapeurs d'alcool. "Le feu" constitue à ce titre l'un des moments les plus forts de cet album, tant dans sa complexité musicale que dans la puissance de son réseau métaphorique et l'utilisation de ses symboles élémentaires. Il parvient à métamorphoser le coup dur personnel (l'incendie de sa maison) en une chanson fusionnelle - dans laquelle il invite même la voix de Gaston Bachelard - mystique et furieusement amoureuse. "Le feu nous a marié d'un lien plus épais qu'aucune république n'aurait pu le tisser". Yacoub n'aura d'ailleurs jamais autant réussi à restituer le sentiment amoureux que dans cet album, un amour muri, profond, vital et débarrassé de toute inconstance et de tout marivaudage. Les traces d'espoir subsistent même en la vigueur d'une simple lueur de bougie. Avec l'espoir altruiste de pouvoir transmettre cette flamme "pour le reste de toutes âmes qui doutent dans la nuit". "La bougie" constitue en cela le titre le plus chaleureusement émouvant de cet album avec le bouleversant "Avant que de partir" qui clôt l'album en abordant pour la première fois de front le thème de la mort comme un bilan, entre tristesse et sagesse (il est sous-titré, "l'art de mourir") incitant à vivre pleinement chaque jour comme si c'était le dernier.
De la nature des choses respire cette sensation rare de générosité et de chaleur, mêlée de cette capacité insoupçonnée à instaurer un dialogue spontané par l'enchantement mélodique et la délicatesse du mot. Outre la tentation de le repasser en boucle, la réaction immédiate qui suit la première écoute c'est le désir de le faire partager. "De la nature des choses", un album beau comme une petite flamme dans la nuit : chaleureux, discret et intense.
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Olivier Rossignot
